Tour de France de la gestion des biodéchets : étape n°1, la Corse

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biodéchets Corse
point d'apport biodéchets, place du marché, Bastia, août 2021

Un dimanche matin, alors que je découvrai les spécialités locales sur la place du marché de Bastia, j’ai eu l’heureuse surprise de voir que le lieu était doté d’un point d’apport de biodéchets. Il ne m’en fallut pas plus pour avoir envie de :

  • savoir où en était la Corse sur la question des biodéchets 
  • entamer une série « Etat des lieux » pour savoir où en étaient les communes de France sur la question des biodéchets.

Pour lancer un projet, rien ne vaut une étude de ce qui existe déjà ! Quelles sont les villes les plus avancées ? Quelles sont les pratiques qui ont fait leur preuve pour réduire la quantité de déchets et maximiser la valorisation des déchets produits ? Quelles sont les erreurs à éviter ?

Dans cet article, je souhaite répondre aux questions suivantes :

  1. comment la Corse gère ses déchets et en particulier ses biodéchets ?
  2. quelles sont les bonnes pratiques déjà en place en Corse qui pourraient inspirer les communes en métropole ?
  1. La gestion des déchets est un enjeu majeur pour la Corse 
Le Syvadec, syndicat en charge de la gestion des déchets de Corse, veut mettre le paquet sur la sensibilisation avec cette campagne d’affichage 😉

La gestion des déchets est un sujet qui dépend de son territoire (plus on traite les déchets près de son lieu de production, mieux c’est !). Les spécificités territoriales de l’île de beauté placent la Corse dans une situation aujourd’hui difficile :

  • Le volume de déchets produits dépasse les capacités de stockage.
  • Les sites de traitement (enfouissement) arriveront à saturation d’ici 1 à 2 ans.
  • Le coût de la gestion est déjà plus cher que la moyenne nationale.

Arrêtons-nous donc sur la typologie du territoire. La Corse présente plusieurs spécificités :

  • Il s’agit d’une île (bien vu Sherlock !), sa capacité de stockage est donc limitée. Le transfert de déchets en cas de surplus est très coûteux à gérer.
  • La population est très peu dense (39 personnes par km² –densité population Corse selon l’INSEE– vs 105 en France et 5 099 à Montpellier) avec des communes pour certaines très éloignées. Cela pèse dans le coût de la collecte.
  • En juillet et août, la Corse accueille habituellement 2,5 millions de visiteurs. Cela engendre une augmentation du volume de déchets de 25% et doit être pris en compte dans les capacités des sites de traitement.
Volume226 900 tonnes de déchets produits chaque année (l’Hérault produit +600 000 tonnes de déchets par an)
source : volume de déchets produits en Corse, février 2021
Volume par habitant677 kg par habitant contre une moyenne nationale de 525 (source : volume de déchets par habitant selon l’Ademe, 2017)
Valorisation37% ont été valorisés ou recyclés selon le Syndicat de valorisation des déchets de la Corse (source : Syndicat de valorisation des déchets de la Corse). Le reste est enfoui.
InfrastructuresHuit installations de valorisation des déchets inertes – source : installation de valorisation des déchets selon France 3 région, février 2021
Deux centres de traitement (enfouissement) des ordures ménagères, à Vighjaneddu (capacité annuelle 63 000 tonnes) et Prunelli di Fium’Orbu (43 000 tonnes) qui arriveront à saturation d’ici 2022. Le centre de Prunelli fermera ainsi en 2023 – source : centres d’enfouissement en Corse, mai 2020 et clôture des centres d’enfouissement corses La Croix, juin 2021
Coût137 euros la tonne traitée, hors frais de collecte soit 70 % plus cher que la moyenne nationale, en raison des coûts de collecte selon l’Ademe – source : Coût du traitement des déchets Corse matin, mai 2020
TEOM (Taxe d’Enlèvement des Ordures Ménagère)La Taxe sur les ordures ménagères est 50% plus chère en Corse que sur le continent : 243 € par an pour un citoyen corse contre 93 € sur le continent – source : Taxe d’ordures ménagères en Corse, février 2021
Taille du marché+ 70 millions d’euros – source :  le marché de la collecte et gestion des déchets en Corse, février 2021
Point tri à la source et gestion des biodéchetsSur 19 intercos, 10 n’ont pas commencé à collecter les biodéchets.
Six centres de compostage pour déchets verts et boues de station d’épuration ont été créés sur l’ensemble du territoire et 3 sont en projet.
En mai 2021, une opération du Syvadec encourageant le compostage a été lancée. 85% de la population est concernée par les opérations de compostage individuel mises en œuvre sur le territoire. 1 foyer sur 11 a choisi de s’équiper d’un composteur, ce qui représente un détournement de déchets fermentescibles de l’ordre de 1400 tonnes par an (source : Composter en Corse, mai 2021)
Synthèse de la gestion des déchets en Corse

On peut donc retenir que la Corse :

  • produit plus de déchets que la moyenne nationale 
  • présente un coût de traitement plus élevé que la moyenne nationale
  • présente des caractéristiques territoriales qui complexifient la collecte 
Camion benne aperçu sur la place du marché de Bastia, août 2021

2. Retour aux bases : qui fait quoi ?

Les communes sont les acteurs qui ont la responsabilité de collecter et traiter les déchets. Comme souvent, elles sont regroupées en EPCI (Etablissement Public de Coopération Intercommunale).

Dans le cas de la Corse, la majorité des EPCI :

  • s’occupent de collecter les déchets (bacs gris, verts, jaunes, encombrants…)
  • délèguent au Syvadec le traitement c’est-à-dire l’élimination ou la valorisation (transport depuis les quais de transfert jusqu’aux centres d’enfouissement ou usines de valorisation).

Le Syvadec peut ensuite décider de gérer lui-même le traitement ou bien d’avoir recours à des sociétés privées via un appel d’offres publics.

source : ulevante.fr

Commentaire personnel

A noter qu’on utilise le terme de traitement pour désigner entre autres la méthode d’enfouissement des déchets où le déchet est simplement déposé mais non traité pour être valorisé… Également, on parle d’élimination pour l’incinération ou l’enfouissement mais le déchet n’est jamais éliminé par ces méthodes-là. 

Enfin, derniers acteurs en présence :

  • la Collectivité de Corse a la charge de définir la stratégie de gestion des déchets. A ce titre, le dernier Plan Régional de Prévention et de Gestion des Déchets (PRPGD) a été présenté en février 2021 par la majorité élue.
  • L’État détermine quant à lui le tonnage annuel d’enfouissement de déchets et octroie les autorisations d’exploiter.
  1. La Corse connaît une crise de la gestion des déchets depuis 20 ans
Emballage d’une balle de déchets (source France 3 Via Stella)

La Corse ne fait pas exception au modèle adopté par la plupart des autres territoires français. Des millions d’euros ont été investis dans des infrastructures qui ont besoin d’un tonnage important pour être rentables : site d’incinération, de valorisation énergétique… ce qui va à l’encontre des principes actuels de prévention et de réduction des déchets.

Le point d’apport volontaire de biodéchets que j’avais aperçu sur la place du marché de Bastia m’avait enthousiasmé. Je m’imaginais déjà lire des articles sur l’excellence de la gestion des déchets en Corse. Malheureusement, la Corse semble faire face à une crise depuis 20 ans. Les déchets produits sont en quantité supérieure à ses capacités de stockage (source : trop de déchets produits en Corse, juin 2021). Et cela n’est pas prêt de s’arranger car d’ici à 2033, il est estimé une hausse de 27 % de la production globale de déchets (source : saturation de déchets en Corse, mai 2020)

Entreposage de balles de déchets quelque part en Corse (source France 3 Via Stella)

Ces infrastructures sont en effet coûteuses à construire et à entretenir, requièrent un apport significatif et continu de déchets pour fonctionner, peuvent polluer et générer des nuisances très difficilement supportables pour les riverains. Sans compter que les technologies autrefois promues sont parfois critiquées aujourd’hui car elles ne sont pas à la hauteur des performances annoncées.

En 2020, 21 000 tonnes d’ordures rassemblées en balles, ont dû être expédiées vers trois sites de traitement sur le continent du fait de la saturation des sites de stockage.

Cet export de déchets n’est pas inédit (la métropole de Montpellier a dépensé 11 millions d’euros en 2020 pour exporter une partie de ses déchets qu’elle n’est pas en mesure de traiter sur son territoire).

Le reportage France 3 présente la “solution” utilisée pour continuer à stocker les déchets : on emballe des déchets qu’on entrepose sur des terrains, semble-t-il sans surveillance… Une partie y est entreposée tandis qu’une autre est exportée sur le continent. Pour les déchets qui n’ont pas la chance d’être exportés, le risque de contamination est fort.

Cette solution a l’inconvénient de ne pas être pérenne mais aussi de coûter cher : 7,5 millions d’euros ont été nécessaires pour cette opération, ce qui correspond à un quasi triplement du coût de transport et traitement des déchets (360 € la tonne).

  1. Face à ces constats, quelle est la position des décideurs politiques ?

Les partis politiques de l’Assemblée de Corse s’accordent sur le constat suivant :

  • déficit majeur de tri
  • marché insulaire captif avec des surcoûts imposés par des situations monopolistiques en matière de transport
  • enfouissement de déchets non triés avec des nuisances considérables

« Cela a conduit à un système dont il faut sortir définitivement. » affirme Gilles Simeoni, président du Conseil Exécutif. La majorité a présenté son « Plan de prévention et de gestion des déchets et de l’économie circulaire » en février 2021 qui est ceci dit critiqué par l’opposition pour son manque de précision et d’échéances concrètes.

Les mesures du plan se concentrent sur :

  • le tri à la source généralisé avec des plateformes de compostage de proximité et des exutoires pour réussir la séparation des fermentescibles et des biodéchets
  • la collecte au porte-à-porte
  • la maîtrise publique
  • le refus des projets d’usines d’incinération
  1. Zoom sur les biodéchets

En novembre 2019, le collectif Valincu Lindu bloquait le site de Viggianello pour s’opposer au projet Viggianello 2 (blocage du centre d’enfouissement corse, novembre 2019). Ce projet est une extension du site de stockage qui arrive à saturation, il accueille en plus des déchets de la commune, les déchets d’une grande partie de la Corse dont ceux de Bastia. 

Regarder la carte permet de comprendre l’absurdité de la situation : les déchets font +200 km pour être enfouis dans un centre, faute de solution à proximité de Bastia.

Pour faire face à cette énième crise (crise des déchets en Corse, février 2021), la ville de Bastia a cherché à réduire de manière conséquente le volume des déchets résiduels en lançant la collecte séparée des biodéchets via des points d’apports volontaires (hourraaaaaaa). En plus du point d’apport sur la place du marché, 7 autres collecteurs ont été installés. Cette mesure fait partie des recommandations inscrit dans le rapport de mai 2016 de l’Office de l’Environnement de Corse (cf extrait ci-dessous)

extrait du rapport mai 2016 de l’Office de l’Environnement de Corse

L’Office de l’Environnement de Corse est une ressource riche pour suivre les avancées et faits marquants autour de la gestion des biodéchets et du compostage :

  • la Communauté de Communes Sud Corse communique sur la distribution de 2 972 composteurs individuels (mais l’impact sur la réduction du volume de déchets n’est pas précisé)
  • Mise en place d’actions pour favoriser une valorisation des biodéchets (la revue de presse des 5 derniers mois fait état de l’installation régulière de nouveaux composteurs partagés, c’est encourageant même si cela reste une goutte d’eau à l’échelle des volumes à traiter) :

Enfin, il est utile de souligner que l’Ademe a ouvert un appel à projets pour encourager les projets ayant pour objectif de favoriser la réduction et la valorisation des déchets jusqu’au 30/09/2021 pour soutenir financièrement :

  • La prévention de la production de biodéchets et déchets verts et le renforcement du tri à la source
  • La création des conditions à l’émergence de filières de valorisation des biodéchets en Corse
  • L’émergence de filières de valorisation matière

Conclusion

Un point d’apport volontaire de biodéchets sur la place du marché de Bastia m’avait ouvert l’appétit : j’étais curieuse de savoir comment les déchets étaient gérés en Corse et en particulier ce qui existait pour favoriser le retour au sol des déchets organiques sur ce territoire. La bonne pratique tirée de l’étude de ce cas est celle de la séparation des biodéchets à la source lancée dans un contexte d’urgence à Bastia ainsi que la multiplication de composteurs partagés à l’échelle locale.

Ces recherches m’ont permis de :

  • comprendre l’état des lieux de la gestion des déchets en Corse et la criticité de la situation 
  • apprécier la mobilisation des acteurs locaux et des citoyens comme en témoignent le refus d’un projet d’incinération et la multiplication d’installation de composteurs partagés
  • reconfirmer (cela ne faisait déjà aucun doute) que le tri à la source des biodéchets est crucial pour réduire le volume de déchets à traiter

Vous réfléchissez à une solution pour réduire vos déchets, réduire l’empreinte environnementale de votre activité sur Montpellier ? Je serais ravie d’en discuter avec vous. Contactez-nous pour en discuter à chloe@composto.fr

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